Le Louvre à New York : lorsque la Grosse Pomme n’était pas encore la ville des Arts
A quoi pensait Samuel F.B. Morse, lorsqu’il peignit le
tableau intitulé La Galerie du Louvre ? A la trace qu’ il laisserait dans l’histoire culturelle de son pays ? Au public dont il
souhaitait faire l’éducation ? Au futur glorieux des Arts en Amérique ?
Probablement à tout cela. Car l’inventeur de la télégraphie fut, en première
partie de carrière, un peintre plus que respectable. Et c’est au cours d’un
long voyage d’étude en Europe, dans les années 1830, qu’il décida de faire
connaître à ses compatriotes les chefs d’œuvre les plus significatifs de l’art
européen.
L’ambition du peintre ? Représenter les tableaux les plus prestigieux des collections du Louvre et offrir la chance à ses compatriotes de développer leur propre sens artistique. Tous les facteurs de succès étaient réunis pour la production de cette œuvre magistrale. La mise en œuvre fut impressionnante : une toile gigantesque, de 1,87m par 2,74m, un campement au beau milieu de la salle carrée du Louvre et un an de labeur. Un hommage vibrant rendu aux génies de la peinture et de la sculpture. Le Caravage, Claude Le Lorrain, Rembrandt, Titien… pas un artiste décisif ne manque à l’appel.
Fiasco à
New York
Pauvre Morse ! Son tableau fut bien mal accueilli par le public new yorkais auquel il fut exposé dès son retour. Le moins que l’on puisse dire est que ses concitoyens ne se précipitèrent pas pour voir le chef d’œuvre. Le peintre en fut ulcéré : « Il est affligeant de voir où en est le sentiment, ou plutôt l’absence de sentiment sur les arts dans cette ville » (1) .
Lire cette phrase fait bien sourire aujourd’hui. Depuis la seconde guerre mondiale, New York est devenue la ville phare de l’art contemporain. Et semble difficile à détrôner. Mais en 1833, les new yorkais étaient loin d’avoir développé leur immense sensibilité pour la chose artistique. C’était Paris alors qui s’affirmait comme l’épicentre de la création picturale. Il faudra attendre un bon siècle après la tentative de Morse pour voir émerger une avant-garde artistique digne de ce nom à New York (2).
Un mur d’images
Pourtant, à bien y regarder, la rusticité des spectateurs de l’époque n’était peut-être pas le seul motif de désaffection. Car le projet de Morse était pour le moins paradoxal. Le tableau, exposé récemment au Musée du Louvre (3), est un savant assemblage d’une quarantaine de vignettes. Bref, un mur d’images. Autant dire que la concentration de chefs d’œuvre aboutit au résultat inverse de l’effet recherché ; le spectateur se lance dans un jeu de piste qui consiste à les identifier un à un. Et en oublie ce pour quoi il est venu : se confronter à la fécondité des talents évoqués sur cette toile. Car, bien sûr, il ne peut s’agir que d’une évocation. Aussi inspiré était-il, Morse ne pouvait retranscrire l’éclat particulier à chacun de ces chefs d’œuvre. Cela, le public avait dû le sentir.
Dépité, Samuel F.B. Morse, abandonna peu à peu toute prétention artistique et didactique. Quelques années plus tard, il investit toutes ses forces dans l’avancement des sciences modernes pour lesquelles il se passionnait. Un choix bien meilleur en fin de compte. Car c’est ainsi qu’il laissa une trace dans l’Histoire.
Bénédicte Grange
(1) Lettre de Samuel Morse à James Fenimore Cooper, le 21 février 1833.
(2) Lire sur ce thème le très beau livre d’Annie Cohen Solal, « Un jour, ils auront des peintres », Gallimard, 2000.
(3) « Les artistes américains et le Louvre », 14 juin-18 septembre 2006 . Le tableau figure dans les collections permanentes de la Terra Foundation for American Art , à Chicago.
Copyright photo : Terra Foundation for American Art, Chicago.
Copyright texte : benedicte.grange, Tous Droits réservés, 2006.
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