Ouvrez les "Fenêtres de Manhattan"
"Fenêtres de Manhattan" : voici un livre à savourer en plein hiver alors que dehors tourbillonnent les premiers flocons de neige. Ecrivain espagnol, Antonio Munoz Molina ouvre une première fenêtre sur les froidures newyorkaises avant de réchauffer le coeur et les sens avec des étincelles de bonheur, des éclats de couleurs, des silhouettes entraperçues... autant d'ouvertures pour nous guider au coeur de la création artistique. Et, par là même, au coeur de la ville. Car l'art sous toutes ses formes est omniprésent dans le portrait que dresse Molina : la musique avec le jazz de Coltrane ou de Duke Ellington, la peinture avec Hopper, la sculpture avec Giacometti... et le cinéma avec Hitchcock dont le célébrissime Fenêtre sur Cour a dû inspirer le titre de cet ouvrage.
Voici quelques extraits choisis en regard des oeuvres d'art cités... de beaux duos à méditer.
"Pour un regard européen, espagnol, Edward Hopper est un peintre de
silhouettes hiératiques et de lieux neutres ou abstraits, d'étranges
pièces dont les meubles sont grands et massifs et dont les immenses
fenêtres donnent sur des bâtiments aux fenêtres identiques ou sur des
paysages désertés, bois sombres ou collines pelées et basses comme des
dunes. Dans ses tableaux les scènes sont nettement découpées en même
temps que voilées de mystère, silhouettes arrêtées dans leurs gestes,
absorbées dans des tâches qui semblent avoir une signification très
profonde, complète en elle-même mais inaccessible aussi, comme des
photogrammes isolés dont l'argument nous serait inconnu. Mais cette
vision est aussi celle de celui qui se promène de nuit dans un quartier
tranquille de New York, dans les rues résidentielles de Chelsea ou de
l'Upper West Side et qui, depuis l'ombre des trottoirs, regarde par les
fenêtres de salles à manger, de bibliothèques ou de petits bureaux des
scènes fragmentaires tirées de la vie d'inconnus (...) Alors
l'encadrement de la fenêtre devient le cadre exact d'une peinture, et
cet homme ou cette femme qui font quelque chose ou qui réfléchisse à un
sujet banal, et qui ne sont ni plus riches ni plus séduisants que nous,
ni pourvus d'une vie plus mémorable que la nôtre, acquièrent à la
lumière de la lampe, à travers l'éloignement et l'ombre qui les
séparent de de la rue, le mystère d'une chose que nous aimerions
connaître et que nous ne découvrirons jamais, le prestige d'une
existence harmonieurse, protégée sereine, peut-être trop réfléchie et
un peu mélancolique, plus consistante que la nôtre." (p54-55)
"Je me rappelle la perfection statique du tableau de Seurat et la comédie musicale que lui a consacrée Stephen Sondheim,Sunday in the Park with Georges
: merveille d'un instant suprême qui semble s'être arrêté et culminer
dans l'extase d'un hasard et le désir irréalisable de le saisir, de ne
pas le laisser se perdre dans le flux du temps, la nécessité de le
fixer sur une toile ou une photo précisément parce que l'on sait que le
temps va l'emporter, qu'il va commencer à devenir flou dans notre
mémoire dès que nous détournerons les yeux. A côté du lac où naviguent
des modèles réduits de voiliers télécommandés, un gros garçon, sérieux
et affable, aux traits asiatiques, fait des tours d'adresse dans une
clairière entre les érables et les chênes, sortant des balles, des
cubes, des marionnettes d'une grande valise noire, ou plutôt d'une
malle, une de ces malles dont on imagine que les voyageurs les
emportaient sur les transatlantiques." (p.150)
"Aux gens qui passent dans la rue, mon imagination superpose, cet
après-midi, le souvenir des marcheurs d'Alberto Giacometti, les fines
et hautes silhouettes, penchées en l'austère suggestion d'un mouvement
précis, et sans emphase, réel, sans la moindre trace d'illusionisme. Ce
que l'on demande à l'art, c'est la révélation d'une intensité plus
grande que celle de l'expérience, réduite à ses éléments les plus purs,
concentrée dans l'espace et le temps, matérielle et symbolique,
tangible comme une pièce de monnaie et comme elle sans limites dans ses
possibilités." (p.188)
"Le vent vous étourdit, il arrive de face et vous vous courbez pour
lui résister mais soudain il vous attaque par-derrière. Il semble
souffler depuis l'Hudson mais l'instant d'après il a fait demi-tour et
vient de l'East River, courbant les petits arbres sur les terrasses
échelonnées des buildings, les ployant comme les oliviers de Van Gogh
fouettés par la force du mistral qui devait arracher de la tête du
peintre son chapeau de paille et renverser le chevalet et la toile à
moitié peinte, les tracés épais et vibrants de la peinture à l'huile
encore fraîche, la tachant irrémédiablement de terre." (p.193)
L'auteur : Antonio Munoz Molina est né en 1956 à Ubeda. Son oeuvre a été couronnée de grands prix littéraires parmi lesquels le prix Femina étranger, pour Pleine Lune.
Le livre : Ventanas de Manhattan est le titre original de Fenêtres de Manhattan. En France, il est publié aux éditions du Seuil.
Titres des oeuvres :
- Chop Suey, Edward Hopper
- Un dimanche après-midi sur l'Ile de la Grande Jatte, Georges Seurat
- L'homme qui marche, Alberto Giacometti
- Oliviers avec les Alpilles dans le fond, Vincent Van Gogh
je suis en train de lire ces "fenêtres de Manhattan" et comme vous, j'apprecie cette oeuvre qui invente une ville à travers des souvenirs personnels, littéraires ou des écoutes musicales. Comme Proust auquel l'ecriture renvoie souvent, Molina montre que l'art transforme la vie.
Très beaux passages sur Hopper, William Irish, ou l'Arthur's Tavern (p.43, 44, 45)
Rédigé par: rotko | le 04 février 2007 à 09:13
Très bien vue, l'ampleur proustienne de l'écriture... Vos billets sur ce thème sont éclairants.
Rédigé par: Bénédicte | le 06 février 2007 à 21:10