Il était une chèvre...
Quel est le point commun entre des coupures de journaux, des
miroirs, un annuaire de téléphone, une armature de parapluie, une balle de base
ball, un phare, des portes et même des ventilateurs électriques ? Les
« combines » de Robert Rauschenberg.
A la fois peintures et sculptures, les « combines » échappent à toute
catégorie. Elles agrègent les matériaux les plus divers, y compris le
traditionnel papier et la peinture à l’huile, en d'étonnants collages. Ces
œuvres ont été réalisées entre 1954 et 1961, lorsque Robert Rauschenberg vivait
à New York. Elles sont exposées au sixième étage du Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 15
janvier 2007.
A travers cette liste à la Prévert, c’est toute la philosophie de l’artiste qui s’annonce. Car elle illustre la volonté de se réapproprier les objets du quotidien ; et de proposer une réflexion sur le monde qui nous entoure. Ce que Rauschenberg résume très bien lui-même : « Et je pense qu’un tableau ressemble plus au monde réel s’il est fait du réel ». Dans les années 1950, cette approche est pour le moins radicale.
Il efface le dessin d’un confrère
Ce qui domine alors, c’est une peinture non figurative,
brossée avec spontanéité et connue sous le nom d’Expressionnisme
abstrait ; ou bien jetée sur la toile dans une forme d’abandon à peine
contrôlé, ce que l’on a appelé aussi « Action Painting ». Jackson
Pollock (peinture ci-contre), Willem de Kooning et Mark Rothko en sont les représentants les plus
connus. Pour la première fois dans l’histoire de l’Art, une génération de peintres
américains, travaillant et résidant à New York ou dans sa région, accède à une renommée
internationale. Il est fort probable que leurs travaux, en laissant une forte
place à l’expression de l’inconscient, ont été influencés par les surréalistes
européens. Ces derniers avaient émigré en grand nombre à New York à la fin des
années 1930.
Mais voilà, Robert Rauschenberg, jeune peintre rebelle, ne se sent pas d’affinité avec l’expressionisme abstrait. Qui plus est, il le revendique haut et fort. En 1953, il ira jusqu’à effacer un dessin de De Kooning et en exposer le résultat au public. Provocateur, il affirme que la spontanéité gestuelle revendiquée par ses confrères est le fruit d’une décision réfléchie. Comble de l’ironie, les compositions de Robert Rauschenberg incluent le style expressionniste au même titre que les matériaux les plus inattendus.
La beauté a-t-elle encore sa place ?
Parmi ceux-ci, des animaux empaillés. Ce recours assez
morbide crée une distance avec les œuvres. Certes, on peut apprécier l’humour
d’une composition telle que « Odalisque », où un coq trône sur un
parallélépipède lui-même décoré d’une femme à la pose lascive. En revanche,
l’exposition d’une chèvre angora ceinte d’un pneu, œuvre intitulée
« Monogram », laisse pantois. Son caractère spectaculaire choque le
spectateur. Provocation ultime ou invention d’un nouveau
langage comme le laisserait supposer le nom de l’œuvre ? En portant un
regard ironique sur son travail, l’artiste invite le spectateur à s’interroger
sur son propre rapport à l’art. Quels sentiments naissent en lui ? Quels
sont les critères pour juger d’une œuvre ? Quel sens lui donner et
doit-on lui en donner ? La beauté a-t-elle encore sa place ?
Consciente d’être influencée par une thématique propre à ce début de millénaire, j’ai envie de voir dans cette chèvre, la métaphore de notre condition humaine menacée par une civilisation qui ne sait plus que faire de ses déchets industriels. Il faut préciser que la tête de la chèvre est bariolée de peinture et que divers résidus environnent la bête. Toutefois, je crois que l’intention de Rauschenberg n’était pas de donner du sens à l’œuvre. Ou plus précisément, il a voulu faire percevoir au spectateur qu’il n’y avait pas nécessairement de sens à lui donner. Libre à nous d’en chercher ou pas. Et vous, qu’en pensez-vous ?
Bénédicte Grange
Informations pratiques : Exposition ouverte au public jusqu'au 15 janvier 2007, Galerie 2, niveau 6, Centre Pompidou.Tél : 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr
Copyright photos Robert Rauschenberg.
Copyright texte, Bénédicte Grange, tous droits réservés, 2006.
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