"Malheur à celui qui meurt riche"
Le Lincoln Center, le MoMa et le Rockefeller Center
sont trois hauts lieux de la vie culturelle et du monde des affaires à New York
… mais savez-vous quel est leur point commun ? Petit flashback : au début
du XXè siècle, la ville de New York est plutôt prospère mais reste fort
dépourvue en musées, centres artistiques et plus généralement en lieux de
divertissement. En Europe, et durant des siècles, les mécènes ont été les princes et les églises. Aux Etats-Unis, ce sont
d’immensément riches hommes d’affaires qui vont, en un laps de temps assez court, financer les entreprises artistiques les plus significatives.
Assumée parfois sur plusieurs générations, la philanthropie va transformer durablement
le visage et la vie des grandes cités.
Incarnation du rêve américain, John D. Rockefeller « Senior » (1839-1937) est passé en quelques années du statut de simple comptable à celui de fondateur de la Standard Oil Company, un empire bâti sur l’or noir. Surnommé par ses contemporains le « robber baron », cet homme est un dur à cuire. Mais voilà qu’à la tête d’une immense fortune, l’envie lui prend de contribuer au bien-être de ses concitoyens. La fondation Rockefeller est créée en 1913 et va jouer un rôle très important dans le financement des secteurs social et culturel au sens large. Une fortune qui va être utilisée par sa descendance pour la réalisation de grandes oeuvres, dans le cadre de la fondation ou en dehors.
Le Rockefeller Center est une initiative de John
D.Rockefeller « Junior », le fils donc. A un moment où l’Amérique est
plongée dans la grande crise de 1929, celui-ci a l’idée de bâtir un gigantesque
complexe de dix-neuf gratte-ciels au cœur de Manhattan. La construction va
s’étaler sur dix ans et donner durablement du travail aux New-yorkais touchés
par la récession. L’ensemble réunit des bureaux et des magasins mais aussi les
sièges de structures consacrées à l’information et aux divertissements :
les journaux « Time » et « Life », l’agence de presse
AP, la Radio Corporation of America et enfin le Radio City Music Hall, qui
demeure encore aujourd’hui l’une des plus belles salles de spectacle de la
ville.
Le Moma, Museum of Modern Art, est né sous l’impulsion de Abby Aldrich Rockefeller, l’épouse de Rockefeller "Junior" à la fin des années 1920. Dotée d’un grand sens esthétique, elle conçoit et organise en collaboration avec d’autres richissimes ladies new yorkaises le premier musée américain consacré à l’art contemporain. Elle le dote d’une partie de ses collections personnelles et crée un fond destiné à l’achat d’œuvres nouvelles. Mission accomplie : le Moma a prospéré au point de devenir une institution de renommée mondiale.
Le Lincoln Center for the performing arts est un projet porté par John D.
Rockefeller III, le petit-fils, afin de revitaliser les quartiers à l’ouest de
Central Park. A l’inauguration en 1959, une dizaine de bâtiments abritent
dix-neuf salles de spectacles, dont un opéra, et des compagnies de grande
qualité tel que le New York City Ballet de Balanchine, le New York Philharmonic
de Leonard Bernstein, etc. L’ensemble a été complété au fil du temps et
comprend aujourd’hui un orchestre de jazz dirigé par le talentueux Wynton
Marsalis et la célèbre Juilliard School qui forme les futurs nom de la danse, de la
musique et de la comédie.
Redorer leur blason
A travers la famille Rockefeller, c’est tout un pan de la philanthropie américaine qui s’illustre ; et qui continue de vivre avec l’émergence d’un Bill Gates et d'autres. Certes, elle répond à la préoccupation de s’assurer un prestige social et d’être à la hauteur de ce que ce monde fortuné attend de ses pairs. Elle correspond aussi, de la part de ces magnats, à l’envie de redorer leur blason auprès de la population en prise avec la dureté du monde économique. Elle vient jouer sa partie dans un pays où l'Etat n'intervient jamais seul, ou très rarement, en matière d'affaires culturelles et sociales. Mais elle est aussi un héritage de la morale calviniste qui veut que l’enrichissement de quelques uns profitent à l’ensemble de la communauté : « le jour viendra, dans peu de temps, où l’homme qui meurt en laissant derrière lui une richesse en millions disponibles (…) s’éteindra « sans larme, sans honneur et sans cantique de grâces » écrit en 1889 le premier des grands philanthropes américains, Andrew Carnegie. Et d’ajouter « Malheur à celui qui meurt riche ».
Bénédicte Grange
Pour aller plus loin, deux ouvrages remarquablement documentés :
« De la culture en Amérique », Frédéric Martel, Gallimard, 2006.
« Un jour, ils auront des peintres », Annie Cohen-Solal, Gallimard, 2000.
Crédits Photos : AR.
Copyright texte benedicte grange, tous droits réservés, 2007
Excellent article sur les mécènes de la dynastie Rockefeller... Le mécénat culturel (ou éducatif) à l'américaine est parfois perturbant pour les européens fraichement débarqués aux US, car tellement présent et visible.
N'est ce pas finalement parce que l'immense richesse "à l'européenne" à moins vocation à être partagée que les grandes réussites financières sont si mal vues par le plus grand nombre de notre coté de l'Atlantique ...
Rédigé par:Une fan connue | le 10 novembre 2007 à 11:49