Une bulle de temps suspendu
J’avais très envie de lire le dernier ouvrage de Jay
McInerney, « la belle vie » (The Good Life) d’abord parce que le
bonhomme est une figure importante de la scène littéraire new yorkaise, à
l’instar de Bret Easton Ellis ; ensuite parce qu’il a marqué les esprits en 1992 avec le
roman « Trente Ans et des poussières » ; enfin parce qu’il
aborde le thème de la rencontre amoureuse sur fond d’après 11 septembre. Difficile de passer à côté de cela...
Hommage soit rendu à l’auteur pour son usage de l’ellipse : le lecteur fait la connaissance des personnages la veille de l’événement pour les retrouver le 12 septembre. Un choix que Jay McInnerney explique dans un entretien au Figaro Magazine : « Tout le monde connaît le 11 septembre, a vu les mêmes choses. Sauf ceux qui étaient à l’intérieur des buildings. Cela fait partie des événements qu’on n’a pas besoin d’expliquer. Dans un roman, décrire ce jour-là écraserait les faits imaginaires ». J’ajouterai : comment décrire de tels événements sans tomber dans l’écueil du voyeurisme le plus cru ou de la description distanciée et quelque peu glacée ? Echapper à cette alternative, c’est trouver un équilibre fragile, une voix originale mais est-ce vraiment possible ?
Une palette de sentiments nouveaux
Dans le roman, les « détails » difficiles sont racontés par les personnages eux-mêmes et les descriptions de Ground Zero sont rapidement brossées, plus propices à suggérer une atmosphère qu’à rendre compte précisément de l’étendue des dégâts. Quelques phrases font mouche : « La présence des morts devenait presque tangible dans les heures avancées de la nuit quand leur esprit planait entre les canyons. Il valait mieux les sentir alentour que de les voir dans son sommeil une fois rentré chez soi » (p168 de l’édition française).
Autre qualité du récit, l’événement n’est pas sacralisé et l’auteur reconnaît que le XXme siècle a été « plein d’événements bien plus terribles que celui-là ». « La belle vie » est un portrait moral de New York à un moment tragique de son histoire et explore la palette de sentiments nouveaux qui animent ses habitants : l’universalité du chagrin, l’abandon de la superficialité au profit de la compassion, l’envie d’aider et non plus d’être en compétition, l’aspiration à une vie différente de la « hectic ratrace ». Toutefois, rien n'est jamais simple... les personnages de Luke et Corrine, deux bénévoles dans une cantine à proximité de Ground Zero, son conscients de l'ambiguîté qui s'instaure lorsque leur histoire s'amorce au coeur de la tourmente : "Luke commençait à se demander si le peu de bien qu'il accomplissait au centre-ville n'était pas moralement annulé par le plaisir qu'il tirait à se trouver là." (p.203)
Rencontre improbable entre deux êtres issus d’univers différents, l’idylle amoureuse se noue dans une bulle de temps suspendu… qui finit par exploser elle aussi. L’amour véritable se partage dans la joie et la gravité : « Aimer ce n’est pas comme désirer. Et c’est encore moins comme posséder. Ce n’est pas une question d’attirance ou de satisfaction. Au bout du compte, il s’agit de vouloir ce qu’il y a de meilleur pour l’autre personne. Il s’agit de donner et parfois de laisser filer. Souvent, je me dis que l’amour a plus à voir avec la renonciation qu’avec la possession. » (p.383)
Bénédicte Grange
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