L'"Hommage à New York" de Jean Tinguely
Ils étaient une petite bande de copains : Jean Tinguely, Nikki de Saint Phalle, Yves Klein, Arman et quelques autres. Et l'Américain Robert Rauschenberg. Oui, celui-là-même à propos duquel j'ai publié une note en novembre. Ils se côtoient à Paris ou à New York. On les appelle les Nouveaux Réalistes et une rétrospective leur est consacrée au Grand Palais à Paris jusqu'au 2 juillet 2007. Allez-y, leurs oeuvres subversives à l'époque (c'était l'après-guerre) ont conservé un caractère ludique parfois cocasse, parfois violent, pas toujours très ragoûtant, et quelques fois prémonitoire.
En détournant les objets du quotidien, les réalistes secouent la conscience de leurs contemporains et les amènent à réfléchir sur l'industrialisation et la consommation de masse. Jean Tinguely en particulier crée des machines ironiques et absurdes pour mieux en souligner la fragilité : "je mets la machine en doute, je crée un climat de critique, de "ridiculisation". J'introduis de l'ironie. Mes machines sont ridicules ou alors elles sont belles, mais elles ne servent à rien".
Le visage fantasmé de New York
En 1960, voici Jean Tinguely (1925-1991) à New York, où ses oeuvres sont exposées pour la première fois en galerie. Un happening est organisé dans le jardin du Moma, museum of Modern Art. L'artiste y a construit une incroyable architecture d'objets hétéroclites, ferrailles, poutrelles, roues de vélo... Trente minutes, c'est le temps qu'il faudra à cet "Hommage à New York" pour s'autodétruire. Au milieu du bruit et de la poussière, la foule ravie applaudit et l'artiste, le sourire aux lèvres, enjambe les détritus. De cette animation, il reste un film dont quelques séquences sont présentées au Grand Palais. "J'ai senti qu'avec l'hommage à New York, j'avais fait quelque chose en avance sur son temps, parce que la conscience de l'autodestructivité de notre société n'était pas tout à fait élaborée", a-t-il expliqué dans un entretien en 1960.
Hantise de la catastrophe et de la mort ? Probablement. Provocation ? Certainement.
Peut-être aussi jean Tinguely avait-il perçu les fragilités cachées de la ville qui s'empresse de nettoyer méticuleusement ses blessures, de dissoudre les cicatrices jusqu'à les faire disparaître, pour ne présenter qu'un seul visage fantasmé : celui de l'immortalité.
Bénédicte Grange
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