Edward Steichen, le photographe sans frontières
Voilà un homme dont la vie pourrait être l'objet d'un roman : né au Luxembourg en 1879, Edward Steichen devient citoyen américain à 21 ans et n'a cessé de faire des allers-retours entre les Etats-Unis et l'Europe, New York et Paris. Son talent multiforme impressionne : s'il s'est exercé à la peinture en région parisienne où il possédait une maison, il a été également photographe en chef de Vogue et de Vanity Fair puis conservateur de musée au sein du prestigieux MOMA. Amoureux de la beauté des femmes et des fleurs, il aborde les formes anguleuses de New York avec le même sens de la composition. Ses oeuvres sont visibles au Jeu de Paume jusqu'au 30 décembre 2007
Les effets visuels de la peinture
Les photographies de New York illustrent à merveille l'évolution qui a marqué la carrière de Steichen. Prenons le pont de Brooklyn, Brooklyn Bridge (1903) ci-dessus. Il est organisé en grandes masses, sans souci du détail, à l'exception des quelques lumières qui viennent accrocher le regard. Le reste est placé dans l'ombre du pont et de la nuit, dans un noir velouté et profond, ce qui confère au cliché une dimension romantique. Cette technique renvoie au pictorialisme, courant de la fin du XIXème siècle, propre à l'art photographique naissant. L'idée était alors que la photographie devait se rapprocher le plus possible des effets visuels de la peinture et de l'eau-forte. Faire de la photographie un art à part entière : l'idée est portée par Steichen dans le cadre du mouvement dit de Photo Sécession, et illustrée à travers les travaux publiés dans la revue Camera Work fondée par Stieglitz dans les années 1900 à New York.
La première guerre mondiale modifie radicalement l'approche de Steichen. Au sein de l'armée de l'air, l'artiste découvre les contraintes et la rigueur imposées par les techniques de la photographie aérienne. Finis le flou et les contrastes accentués ! De retour à New York au début des années 1920, il explore la ville à la recherche des jeux de ligne : volées d'escaliers et boîtes en carton dans Laughing boxes (1922), juxtaposition du rectangle des arrière-cours dans Backyards (1922). Cette évolution l'amène même à prendre position contre son ami d'autrefois, Stieglitz, auquel il reproche sa défense de l'Art pour l'Art. De fait, Steichen démarre une carrière dans la photographie commerciale au service de la mode et des portraits de personnalités. Toutefois, cette activité est loin d'être purement alimentaire car bientôt, Steichen y découvre un champ d'expérimentations à partir des formes et des matières. Inventeur de designs, il influence la mode puisque certains motifs imprimés sont directement issus de ses clichés. Troublante fécondation mutuelle entre l'éphémère de la consommation vestimentaire et ce qui est appelé à durer !
Sophistication et originalité
Ses clichés newyorkais flirtent avec une sophistication alors encore inconnue : le Radio City (1923) est un jeu de surimpression rendu possible grâce à un montage de négatifs. La même technique est employée pour The Empire state Building (1932). Son sens de la composition et de la narration explose dans Breadline on 6th Avenue (ci-contre) : le sujet en est les longues files d'attente des newyorkais, touchés par la grande dépression, en quête de leur ration alimentaire. L'originalité du cliché vient de sa prise de vue en hauteur et de la diagonale tracée par la voie ferrée au centre, parallèle de fer et d'acier à la procession brisée des fourmis humaines.
L'exposition au Jeu de Paume (ou plutôt dans son annexe des Tuileries), recèle de nombreux trésors, dont les photos sur New York ne forment qu'un petit ensemble. De magnifiques clichés d'artistes dans leurs ateliers illustrent les oeuvres de la jeunesse parisienne de Steichen : ceux de Rodin et de Brancusi sont époustouflants. Remarquables aussi les portraits de personnalités telles que celui de Marlène Dietrich. Enfin, les amoureux (-ses) de la haute couture des années 20 et 30 (Worth, Poiret, Lanvin, etc.) seront comblés avec un panel impressionnant de photos parues dans Vogue et Vanity Fair.
Bénédicte Grange
Comme prévu par ton article, l'expo est fantastique. Merci pour la découverte!
Valerie
Rédigé par:Valerie | le 08 décembre 2007 à 11:41