De l'inconvénient d'être femme et artiste
Demain est la journée internationale de la femme : est-il possible d'espérer qu'un jour nous n'ayons plus à célébrer l'héroïsme discret d'une bonne moitié de l'humanité ? Certes, je me réjouis que le sort d'une grande partie des femmes en Occident se soit amélioré. Mais c'est aussi le moment de se souvenir que partout ailleurs l'accès aux droits les plus fondamentaux demeure bafoué. En pratique, tout n'est pas rose chez nous mais il y a du progrès depuis l'obtention du droit de vote en 1944. Ce n'est pas vieux. Disons la génération de Louise Bourgeois, une charmante vieille dame de 97 ans, artiste française vivant à New York depuis 1938, et dont les oeuvres sont présentées au Centre Georges Pompidou jusqu'au 2 juin 2008.
"L'inconscient est mon ami !"
Captivante louise Bourgeois qui dessine et sculpte, bref qui "raconte" assez bien les difficultés d'être une femme, une mère et une artiste. Son oeuvre est imprégnée de références à la petite enfance, au sexe, et à la maison. Des thèmes inspirés par les traumatismes de sa jeunesse. Avec des parents artisans tapissiers, l'atmosphère familiale aurait pu être créative et sereine. Hélàs, elle est plombée par les infidélités du père. Celui-ci va jusqu'à introduire sa maîtresse dans la maison en l'intronisant gouvernante des enfants... ambiance, ambiance... Il ne faut peut-être pas s'étonner du nombre de phallus sculptés par l'artiste au cours de sa carrière. L'un d'entre eux est exposé, suspendu et crocheté comme une pièce de boucherie. Oui, cela fait un peu froid dans le dos.
"L'inconscient est mon ami !" clame Louise Bourgeois. Nous la croyons très volontiers. En témoignent les "femmes-maisons", dessins et peintures dans lesquels les éléments architecturaux prennent corps, à moins que ce ne soit l'inverse. Voilà des femmes dont on sent bien qu'elles ne sont pas seulement les âmes du foyer mais aussi leurs prisonnières. La maison : lieu du bonheur mais aussi de la trahison, lieu du dévouement au groupe familial et de l'abnégation du moi, lieu fantasmé sous la forme du "nid", foyer prétendument préservé de toute violence, erreur !
"Je vois la femme dans une situation limite"
"Quel que soit le siècle dans l'histoire du monde, je vois la femme dans une situation limite, intenable, dansant sur un fil au-dessus de la mort " écrivait Marguerite Duras dans la Vie Matérielle. " La femme se charge de tout dans la maison même si elle est aidée à le faire, même si elle est beaucoup plus avertie, beaucoup plus intelligente, beaucoup plus audacieuse qu'avant; Même si elle a beaucoup plus confiance en elle maintenant. Même si elle écrit beaucoup plus, la femme eu égard à l'homme n'est pas changée. Son aspiration essentielle est encore de garder la famille, de l'entretenir. Et si socialement elle a changé, tout ce qu'elle fait, elle le fait en plus de ça, de ce changement."
"Même si elle écrit beaucoup plus...", la femme reste viscéralement attachée à la défense du nid. Donc, elle assume tout, l'écriture en plus des enfants et d'une vie professionnelle chèrement conquise. C'est précisément là où le bât blesse... car "écrire plus" ne suffit pas ou pas toujours. Pour une Nathalie Sarraute, écrivain accomplie et mère de trois filles, combien d'auteures parasitées par les petits compromis, les renoncements quotidiens, les élans avortés ? Qui se soucie de la femme qui écrit, qui peint, qui compose ? Il paraît naturel qu'un écrivain bénéficie à ses côtés des attentions d'une compagne qui le débarasse des tracas quotidiens de la vie familiale. Et pour une femme écrivain ou peintre ou... ? Qui peut jouer le rôle de la "femme" d'une artiste ? Son mari ? Réfléchissez deux secondes, c'est déjà moins évident !
Bénédicte Grange
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