Lorsque John Dos Passos fait son cinéma
Manhattan transfer (1925) de John Dos Passos reste pour moi le roman inégalé de New York : pas seulement parce que l'écrivain américain a eu l'idée géniale d'évoquer le grouillement citadin en faisant se croiser des dizaines de personnages au hasard des revolving doors, de coller dans le texte des fragments d'articles de presse, des refrains de chansons en vogue, ou encore de traquer les expressions idiomatiques populaires et d'évoquer jusqu'au cliquetis des machineries ; pas seulement parce qu'il a su dresser de vrais portraits de newyorkais en quête d'un destin dans le cadre d'une savante construction romanesque ; pas seulement pour tout cela - qui est déjà le gage d'un talent exceptionel - mais aussi pour son écriture poétique et cinématographique des paysages urbains.
Contemporain de l'essor du cinéma des années 1920, John Dos Passos utilise tous les ressorts de l'écriture pour conférer une qualité d'animation visuelle et sonore aux scènes urbaines. Pour cela, pas besoin de description très détaillée. En quelques traits, il brosse non seulement le paysage mais aussi sa vibration. Pointillés de lumière, scintillements, grincements... donnent le tempo. Petite démonstration :
Sur le trottoir bombé, il n'y avait qu'un policeman, qui debout regardait le ciel en bâillant. On eût dit qu'on marchait dans les étoiles. En bas, de tous les côtés, des rues s'effilaient en raies pointillées de lumières entre des blocs d'édifices aux fenêtres noires. La rivère scintillait en bas, comme en haut la Voie lactée. Silencieusement, doucement, le faisceau de lumière d'un remorqueur glissa dans l'obscurité moite. Un tramway tourna sur le pont, faisant grincer les traverses et vibrer la toile d'araignée des fils comme un banjo secoué"
Caméra subjective
Lorsque John Dos Passos fait son cinéma c'est en sollicitant nos sens : la vue bien sûr avec le policeman qui regarde le ciel, les scintillements, le faisceau de lumière... l'ouïe est sollicitée par le grincement du tramway contrastant avec les déplacements silencieux du remorqueur, le toucher par les vibrations de la toile d'araignée comme si le déplacement de l'air provoqué par le déplacement du tramway nous affectait aussi indirectement. En suivant le regard du policeman, le lecteur est placé en situation de caméra subjective.
Un autre exemple ?
"De l'autre côté de l'eau zinguée, les grands murs, les édifices de la basse ville, semblables à des bosquets de bouleaux, miroitaient dans le matin rosé, comme une sonnerie de cors à travers une brume chocolat. A mesure que le bateau avançait, les édifices s'épaississaient en montagne de granit fendues de crevasses coupées au couteau".
Là, les images sont plus étonnantes qui fusionnent le minéral au végétal - comparer les premiers gratte-ciel à des bosquets de bouleaux, il fallait oser - ce qui donne à la ville un caractère poétique (1). Le lecteur visualise très bien la scène en deux plans : le premier est fixe et donne à voir les couleurs du petit matin reflétées par les murs des grands immeubles. A noter, l'usage modéré de la couleur : en deux touches, le rose et le brun, l'atmosphère est dépeinte. Le second plan accompagne en travelling l'avancée du bateau et le dépasse même pour approcher le tranchant des falaises urbaines.
Et pour terminer...
"Une mouette s'éleva en spirale ; des ailes blanches saisirent le soleil ; la mouette plana, immobile, dans une lumière d'or clair. Le bord du soleil venait d'apparaître au-dessus de la raie violette des nuages, à l'est de New York. Des millers de fenêtres s'embrasèrent. Un grondement, un bourdonnement s'élevèrent de la ville.(...) "
Allez, fermez les yeux et imaginez ce moment d'éveil citadin. Faites-vous un film !
Bénédicte Grange
(1) La traduction fraçaise est très fidèle à ces images. Voici le texte en anglais : Across the zinc water the tall walls, the birchlike cluster of downtown buildings shimmered up the rosy morning like a sound of horns trough a chocolatebrown haze.
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