Pour nombre d'universitaires, artistes et intellectuels français, New York a été un hâve de paix, en même temps qu'un lieu d'exil durant la seconde guerre mondiale. De brillantes personnalités ont ainsi échappé aux menaces et aux persécutions. Ce sauvetage a eu lieu grâce à la mobilisation de la société civile américaine. L'anthropologue Claude Levi-Strauss, dont le centenaire a été fêté en 2008, mais aussi le poète André Breton ou encore l'homme de presse Pierre Lazareff ont fait partie de ces réfugiés.
"La racaille comprenait entre autres André Breton"
La montée du nazisme, l'explosion des conflits et les lois antisémites mises en place dans une bonne partie de l'Europe mettent en danger de nombreux opposants ainsi que des intellectuels et des artistes. Sous l'action conjuguée d'institutions telles que la Fondation Rockefeller et d'une myriade d'associations américaines, des personnalités aux talents certains se voient proposer un visa pour les Etats-Unis. Lévi-Strauss, pour ne citer que lui, a été repéré par des universitaires favorablement impressionnés par ses travaux sur les Indiens d'Amérique du Sud et qui ont pris l'initiative d'alerter la Fondation Rockefeller. En mars 1941, à bord du Capitaine Paul-lemerle, le voyage au départ de Marseille n'est pas une sinécure : "Plus encore que la manière dont on nous traitait, notre nombre me frappait de stupeur. Car on entassait trois cent cinquante personnes environ sur un petit vapeur qui ne comprenait que deux cabines faisant en tout sept couchettes. (...) La racaille comme disaient les gendarmes, comprenaient entre autres André Breton et Victor Serge". Le bateau mène les voyageurs en Martinique où ils sont reçus comme des prisonniers. Puis, de Fort-de-France, Lévi-Strauss se rend à Porto Rico sur un bananier suédois, où il doit convaincre la police américaine que ses notes de terrain et fiches linguistiques ne sont pas des instructions codées.
Enfin, il arrive à New York. C'est la délivrance et l'opportunité de démarrer une vraie carrière : il enseigne à la New School for Social Research durant toute la guerre. Aux côtés de Jacques Maritain, Henri Focillon et Roman Jakobson, il participe à la fondation de l'Ecole Libre des Hautes Etudes. Cette période va orienter définitivement son système de pensée vers le structuralisme.
"Les principes de l'ubanisme ne jouent plus"
De New York, diversement appréciée de ses compatriotes, et en particulier détestée de André Breton, il en perçoit la beauté, à l'image du gigantisme des paysages américains : "Ceux qui déclarent New York laide sont seulement victimes d'une illusion de la perception. N'ayant pas encore appris à changer de registre, ils s'obstinent à juger New York comme une ville, et critiquent les avenues, les parcs, les monuments. Et sans doute objectivement, New York est une ville, mais le spectacle qu'elle propose à la sensibilité européenne est d'un autre ordre de grandeur : celui de nos propres paysages, alors que les paysages américaines nous entraîneraient eux-mêmes dans un système plus vaste et pour quoi nous en possédons pas d'équivalent. La beauté de New York ne tient donc pas à sa nature de ville, mais à sa transposition, pour notre oeil inévitable si nous renonçons à nous raidir, de la ville au niveau d'un paysage artificiel où les principes de l'urbanisme ne jouent plus : les seules valeurs significatives étant le velouté de la lumière, la finesse des lointains, les précipices sublimes au pied des gratte-ciel, et des vallées ombreuses parsemées d'automobiles multicolores, comme des fleurs." (in Tristes Tropiques).
A lire : Paris à New York, intellectuels et artistes français en exil 1940-1947, Emmanuelle Loyer, Grasset, 2005.
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