Entre la modernité européenne et l'explosion du Pop Art aux Etats-Unis, il y a un lien ou plutôt un artiste incontournable : Marcel Duchamp. Peu connu en France à ses débuts, il fait un triomphe à New York où il présente ses premiers "ready-made" en 1917. Désormais, n'importe quel objet, transformé ou non, peut être élevé au rang d'oeuvre parce que désigné en tant que tel par l'artiste. L'influence de Duchamp sur l'art américain, et plus généralement sur l'art dit contemporain, est finement analysée et narrée par l'Académicien Marc Fumaroli, dans son essai Paris-New York et retour. L'érudition le disputant à l'élégance du style, je n'ai pas résisté au plaisir de le citer abondamment dans les lignes qui suivent.
Mais qui est Marcel Duchamp ? L'artiste apparaît comme un dandy flirtant avec l'ironie et la déraison, repoussant l'idée d'une Renaissance des Arts face au réalisme photographique et privilégiant plutôt une "révolution de la sensibilité" : " Il avait lu Max Stirner, il se voulait unique. Il avait lu Paul Lafargue, il ne connaissait d'autre devoir envers la société que celui de la paresse et de la grève, versions belligérantes de l'otium. Il avait lu Mallarmé, le grand hérésiarque du romantisme, il en avait retenu que l'art n'est qu'un jeu de plus, mais que ce jeu parfaitement vain, pour ceux et celles qui s'y adonnent, réunit du moins autour de lui l'une des rare sociétés fréquentables. Bref, c'était le type même de l'individualiste moderne, se sachant et se voulant privé d'autorité, s'accommodant de se savoir voué à la passade, au fragment et à l'inachèvement, mais assez résolument hédoniste pour tirer le meilleur parti de ses défauts et esquiver leurs inconvénients" p.209
Acte I : Le scandale du Nu descendant l'escalier
Le 17 février 1913, l'International Exhibition of Modern Art, aussi appelée Armory Show, présente au public 1300 oeuvres d'artistes européens sur Lexington Avenue, à New York. Une exposition de cette ampleur est une première aux Etats-Unis, orchestrée par quelques personnalités de l'Académie nationale américaine des Beaux-Arts et cautionnée par le photographe Alfred Stiglietz, fondateur de la galerie 291 et de la revue Camera Work, très au fait des différents courants européen. L'objectif est de faire connaître des artistes encore inconnus mais porteurs d'une commune modernité : au milieu des impressionnistes, sont exposés des cubistes, des futuristes, des dadaïstes, etc . Contre toute attente, c'est l'oeuvre de Marcel Duchamp qui lance la polémique : "Il se trouva que l'oeuvre la plus commentée, insultée, caricaturée, ou prise pour une féroce et succulent pastiche, tant par le public que par les critiques, fut le Nu descendant l'escalier de Duchamp. Les ennemis voient souvent clair et ceux du modernisme européen perçurent fort bien la note sceptique et polémique introduite par l'artiste dans son "tableau" moderniste et dans son titre. Ils en firent une preuve que l'Europe elle-même ne croyait pas à ses propres divagations décadentes. ils contribuèrent largement à isoler et à mettre en exergue cette toile qui n'avait jusque-là retenu l'attention de personne"
Acte II : L'invention du "ready-made"
A Paris, Marcel Duchamp inventa "le ready-made, qui supprimait l'écart entre "oeuvre d'art" unique et objet industriel de série, mais qui faisait de l'artiste l'auteur désinvolte du fiat dont le geste et la signature, arrachant au néant tel exemplaire de la série, le déclarait un original, son oeuvre. Il monta sur socle et signa... une roue de bicyclette." En 1917, il est accueilli à bras ouverts à New York où il participe à la seconde exposition d'art moderniste. "C'est l'occasion pour Duchamp de rencontrer le couple de riches mécènes oisifs qui sera sa providence et celle de ses oeuvres, les Arensberg, et de faire scandale en prétendant exposer sous un nom d'emprunt un ready-made particulièrement bien choisi pour hérisser le puritanisme local : un urinoir de série produit par la firme J.L. Mott Iron Works et qu'il signa R.Mutt. C'était l'équivalent du pot de chambre prédit par Baudelaire dans le Salon de 1859. Il disparut, mais Alfred Stieglitz en avait pris un cliché, et on lui substitua plus tard d'autres exemplaires trouvés au marché aux puces (...) Les "ready-made" selon Duchamp, même si son inventeur tenta d'en circonscrire la réaction en chaîne par leur tirage limité, portèrent à cette colonne vertébrale de l'oeuvre d'art le coup de grâce. L'urinoir avait prouvé entre autres que, l'objet "original" ayant disparu, sa photo pouvait en tenir lieu et permettre son clonage en plusieurs exemplaires".
Acte III : L'apparition du "Pop Art"
L'Amérique des années 1960 est prospère et de jeunes artistes américains s'emparent de la société de consommation pour en faire leur pâture : " Le post-modernisme américain des années 1960 va faire sien le dandysme Duchampien, s'appropriant gaillardement, en guise d'oeuvres, un abondant matériau tout à fait et démocratiquement plébiscité par la majorité des consommateurs. On en viendra par la suite, pour varier les plaisirs, aux déchets, au trash." La vieille garde de l'expressionisme abstrait, les Jackson Pollock, les Willem de Kooning, les Martk Rothko, qui s'étaient cru les héritiers du grand art "à l'européenne" sont poussés vers la sortie par les peintres et sculpteurs pop, les Robert Rauschenberg, les Cy Twombly, les Roy Lichtenstein. "Tous se réclament de Duchamp, le survivant supposé de l'âge Dada, lui rendant explicitement hommage et recevant vaguement son onction en 1959."
Conclusion : Money, money...
Marcel Duchamp ne fut pas dupe de cette prétention de l'art contemporain à foncer vers le sensationnel et à le transformer en pièces sonnantes et trébuchantes. A la télévision américaine, en 1960, il affirme : "oui, il y a du racket, ou, si vous préférez, de l'escroquerie dans l'art moderne. Il y a racket quand vous profitez du moment ; quand vous pouvez faire beaucoup d'argent avec de la peinture en faisant beaucoup de tableaux et beaucoup d'argent". Toutefois,selon Marc Fumaroli, il reste celui qui a contribué, "mieux que personne, à exhausser la "pop culture" industrielle américaine au rang de matériau "précuit" pour les collections des musées et à effacer la frontière entre les arts modernistes et la consommation de série".
Les citations de ce texte sont issues des pages 211 à 217 de l'essai de Marc Fumaroli : Paris-New York et retour, Voyage dans les arts et les images, Fayard, 2009.
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